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I. Introduction.
Les érudits modemes ont rarement accordé à un problème apparemment banal d'archéologie rurale antique une portée historique aussi considérable: les modes de fonctionnement des attelages et de la traction animale se trouvent au centre de considérations multiples relatives à la compréhension des structures socio-économiques de l'histoire de l'Antiquité et de leur trans- formation au Moyen Age, et l'on n'a pas hésité à opposer, sur ce point, traction animale et main-d'oeuvre servile, équidés et bovidés, progrès technologique et résistance mentale à celui-ci, rentabilité et stagnation économique, voire même Occident et Méditerranée, en reliant parfois entre eux l'ensemble des premiers termes et celui des seconds.
A l'origine de cet intérêt se trouve la publication, à Paris en 1931, de l'ouvrage du commandant
Lefebvre des Noëttesl, L'Attelage. Le cheval de selle à travers les âges, qui portait le sous-titre
significatif de Contribution à l'histoire de l'esclavage et auquel Jérôme Carcopino donnait,
dans la préface, la caution de son autorité scientifique. Pour Lefebvre des Noëttes, le fonction-
nement de l'attelage antique serait fondamentalement défectueux: la prise de force du collier au
niveau de la gorge (associé à un joug "de garrot") comprimerait trachée et carotide et étran-
glerait le cheval dont le rendement serait dès lors médiocre. "Rome ne fit faire aucun progrès à
la force motrice animale"2. La "conséquence fatale" de cette "pénurie" serait l'esclavage qui ne
disparaît en Occident qu' au Moyen Age, devenu inutile à la suite de l' invention du modeme
collier d'épaule3.
* Qu'il nous soit permis de remercier ici tous ceux qui nous ont aidé à réunir, comprendre et interpréter les documents relatifs aux attelages belgo-romains, Mmes Karm Goethert-Polaschek et Juliette Moreau-Maréchal ainsi que MM. P. Abeels, W. Binsteld, A. Gautier, G. Lambert, P. Van Ende et G. Van Snick.
I L'ouvrage faisait suite à un premier essai du même auteur: La force anrmale à travers les âges (Paris 1924).
2 Lefebvre des Noëttes, L'attelage. Le cheval de selle à travers les âges. Contribution à l'histoire de l'esclavage,
Paris, 1931, p. 83.
3 On trouvera un apercu bibliographique de l'écho retentissant de la théorie de Lelebvre des Noëttes dans
H. Polge, L'amélioration de l'attelage a-t-elle réellement fait reculer le servage? dans Journal des Savants,
1967, p. 5 note*.
Trierer Zeitschrift 45, 1982, 215-273
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Georges Raepsaet
Divers auteurs, tels H. Polge 4, P. Vigneron 5, K. D. White 6, ont nuancé la "théorie" de Lefebvre
des Noëttes mais ne l'ont jamais vraiment mise en cause et A. Azzaroli, dans ses toutes récentes
Notes hippologiques relatives aux chevaux de Saint-MAr~7 reprend encore point par point la démarche
traditionnelle8.
Ces auteurs accordent toutefois dans leurs études une place particulière aux attelages du Nord de
la Gaule. Lefebvre des Noëttes avait eu l'attention attirée par l'attelage à brancards représenté sur
le monument d'Igel. Là où celui-ci ne voyait qu'un "essai stérile"9, P. Vigneron note une forme
d'originalité puisque l'association brancard et joug représente une rupture avec le traditionnel
système à timon et que le joug, fortement incurvé et fixé sur l'encolure, constitue le premier
exemple de collier rigide connu dans l'histoire de l'attelage. Mais son jugement est sévère: ". . .
le pire système que l'on puisse imaginer: le collier de gorge, habituel aux attelages grecs et
romains, entoure l'encolure directement sous le joug, à courte distance des joues de la bête.
C'est le système de traction par la gorge dans toute sa maladresse, sans les corrections que les
Anciens s'efforcaient souvent d'y apporter, en faisant descendre le plus possible le collier vers le
poitrail"'
La faiblesse méthodologique fondamentale de l'ouvrage de Lefebvre des Noëttes réside dans l'échantillonnage trop clairsemé de ses exemples, résultant de sa vision monolithique de l'Antiquité. Là où J. Carcopino soulignait pourtant "l'obstinée minutie de (ses) enquêtes sur la ferrure, le collier, la bride ''11, on constate au contraire un télescopage imprudent de documents isolés. La méthode exemplative a toujours prévalu, même dans les travaux plus récents l2. L'autre point faible de la démarche habituelle est son point de départ théorique érigé en postulat: la traction au niveau de la gorge ne peut être que défectueuse.
H. Polge, op. cit., pp. 5~2 (cf. L'attelage humain, le problème du transport des charges géantes et le mythe du servage vaincu par les progrès de l'attelage animal, dans Etudes et documents. Supplément au Bull. de la Soc. arch. du Gers, Auch, 1967 - non vidi), ne remet pas en cause les déficiences attribuées au "collier de gorge" mais ramène à une plus juste mesure les conséquences historiques de ceHes-ci: le cheval conshtue un élément parmi d'autres dans l'ublisahon des énergies animales, de même que l'emplacement de la prise de force n'est qu'une des defs de compréhension de l'attelage antique.
s La thèse magistrale de Paul Vigneron sur Le cheval dans l'Antiquité gréco-romaine. Contribuhon à l'histoire des techniques, 2 vol., Nancy, 1968, rejette l'opposidon abrupte entre un coDier de gorge "esclavagiste" et un collier d'épaule "facteur de libérahon et de progrès" mais mainhent l'idée du vice fondamental d'un point de trachon trop élevé dans l'attelage anhque.
6 K. D. White situe les déficiences du système dans le cadre plus général de la stagnahon technique de l'Antiquité et d'une résistance psychologique à ridée d'efficience et de rentabilité dans l'économie rurale (Farm
Equipment of the Roman World, Cambridge, 1975, pp. 51-52 et 218-222).
7 Les chevaux de Saint-Marc. Venise. Exposition des Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 1981. Catalogue, pp. 149-155, en part. p. 154 (coDier anhque "unique" et "coupant le souffle du cheval").
Egalement E. M. Jope, Vehicles and Harness dans Ch. Singer, E. J. Holmyard, A. R. Hall et T. I. WiDiams (edd.), History of Technology, II, Oxford, 1956, pp. 536-562 ainsi que P. A. Brunt, compte rendu de K. D. White (Roman Farming, Londres, 1970), dans J. R. S., 62, 1972, p. 156, malgré les efforts de J. E. Burford (Heavy Transport in Classical Anhquity, dans Econ. Hist. Rev., 13, 1960, pp.1-18), se fondant sur les comptes de construction pour nnancer 1' "orthodox view" et démontrer la capacité de 1'attelage de boeufs à transporter des charges lourdes. J. E. Burford refuse toutefois cette faculté aux chevaux, malgré leur présence importante dans l'iconographie ("the most socially acceptable animal to portray"). Cf. aussi le chapitre "Géographie et ethnologie de la voiture" dans le remarquable ouvrage de A. G. Haudricourt et C. M. Jean-Brunhes Delamarre, L'homme et la charrue à travers le monde, Paris, 6e éd., 1955, pp. 155-187.
9 Lefebvre des Noëttes, op. cit. (note 2), pp. 83-84.
o p Vigneron, op. cit. (note 5), pp. 129-130.
Il J. Carcopino, préface à Lefebvre des Noëttes, op. cit. (note 2), p. II.
72 Les reliefs d'lgel (infra n° 16-17) sont au centre des principales analyses: e. g. Lefebvre des Noëttes, op. cit. (note 2), p. 83. - P. Vigneron, op. cit. (note 5) p. 130. - H. Polge, op. cit. (note 3), p. 21. - L. Tarr, The
History of the Carriage, New York, 1969, p. 144.
Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 217
Une remise en cause récente des idées reçues dans ce domaine est venue non pas d'une investigation érudite, mais d'une expérimentation pratique par un technicien de l'attelage moderne l3. Les essais, notamment pour la traction en charge, sont très intéressants, mais les reconstitutions de harnais antiques, fondées parfois sur une documentation trop lacunaire. Les attelages trévires, évoqués, n'ont toutefois pas fait l'objet d'expérimentation.
Le nombre élevé de représentations d'attelages utilitaires dans le Nord de la Gaule, en particulier
en Trévirie, nous a donc amené à en reprendre l'analyse dans l'espoir de répondre aux questions
suivantes:
- y a- t-il une originalité de l' attelage trévire par rapport à l'attelage gréco- romain?
- cette originalité éventuelle représente-t-elle un progrès technique ou une déficience
marginale?
- si déficience il y a, peut-on expliquer l'entêtement particulier des Trévires à utiliser un collier
inadéquat ("le pire que l'on puisse imaginer") et à représenter aussi fréquemment la traction par
équidés?
Pour ce faire, il nous a paru opportun de dresser, au départ, l'inventaire descriptif le plus complet possible des attelages connus - l'iconographie des reliefs funéraires y est prépondérante -, ensuite de multiplier, au niveau de la compréhension, les modes d'approche, en tentant d'allier les constatations d'une démarche positive (et non spéculative) aux résultats de la comparaison ethnographique, de l' expérimentation et du calcul, sur modèle , de l' effort de traction.
II. Inventaire
GALLIA BELGICA- CMTAS TREVERORUM (l à 25)
N°1
- Pll. I, letB, 1.
- ARLON (Musée luxembourgeois)
- ESPERANDIEU, V, 4031 (= M. E. MARI+N, La sculpture à l'époque romaine, Bruxelles, 1945, coll. L'Art en Belgique, p. 15 et pl. XXX = ID., Les monuments funéraires de l'Arlon romain, A.I.A.L., LXXVI, 1945, fig. 52: Z 1).
- Dessin de A. WILTHEIM, Luxemburgum Romanum, II, p. 72 (29); Delineamenta, fol. 82, n°
241-243.
- Monument "à la benne"
- Hauteur du fraginent conservé: env. 60 cm
- Date: IIe siècle (MARI+N, Sculpture, p. 15)
- Sur les autres faces décorées, scènes d'occupations artisanales mal définies (tisserand?,
briquetier?)
- Véhicule à deux roues (huit rayons) et limons (ou brancards) dont la partie supérieure est
constituée d'une grande manne tronconique en osier tressé posée sur l'essieu. n est tiré à
droite par un cheval (limonier) , mené pa r un pers on nage ma rch ant à s e s côté s et tenant le
s guides très serrées sous le menton. L'attache des limons au collier est masquée par le
conducteur. Seule apparaît une lanière enserrant l'encolure à mi-hauteur, au niveau de l'épaule
gauche du personnage.
13 J. Spruytte, Etudes expérimentales sur l'attelage. Contribution à l'histoire du cheval, Paris, 1977. - cf. G. Raepsaet, La faiblesse de l'attelage antique: la fin d'un mythe?, dans L'Ant. Class., 48,1979, pp. 171-176. Un modèle d'analyse méthodique et pluridisciplinaire sur les attelages antiques du Proche-Orient vient d'être publié par M. A. Littauer et J. H. Crouwel, Wheeled Vehicles and Ridden Animals in the Ancient Near East, Leyde-Cologne, 1979.
Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 231
III. Description de l'attelage
1. Le tractionneur
a) Cheval - Mulet - Ane l4
Dans les représentations d'attelages envisagées, la qualité d'équidé (Equus Caballus) des
tractionneurs ne fait généralement aucun doute mais l'iconographie ne permet pas toujours de
distinguer les chevaux proprement dits et les asiniens (mulets et ânes) et certaines identifications
ont pu être influencées par la tradition littéraire ancienne qui tend à réserver aux mules la traction
des charges lourdes 15. Ainsi K. D. White considère que la traction des véhicules sur les
représentations gallo-romaines est exercée principalement par des mules l6 et, dans de
nombreux cas précis, les auteurs ont identifié les tractionneurs comme étant des mulets ou des
ânes 17.
b) Valeur relative de l'iconagraphie
Si tous les attelages repris dans notre inventaire (charroi léger ou lourd) sont tirés par des équidés, il ne faut pas considérer pour autant que l'animal de trait par excellence dans le Nord de la Gaule est un équidé. Le boeuf est utilisé 18 également et il est possible qu'au niveau de la figuration sur un monument les choix soient parfois motivés par des critères artistiques ou un besoin de valorisation sociale liée à la possession du cheval 19 et non par la représentativité d'un banal fait économique. n faut aussi tenir compte, dans la description des animaux de trait, des données et conditions de la représentation artistique. Si, de manière générale, on se plaît à souligner la démarche réaliste des sculpteurs trévires 20, il n'en reste pas moins que des éléments de convention, de mode, de style et de capacité personnelle des artisans peuvent altérer les données du réel 21. Même si "dans ces scènes où dominent le pittoresque, la sincérité et l'humour, I'artiste s'est affranchi de l'académisme romain pour saisir sur le vif les diverses
14. Pour les considérations générales sur le cheval dans l'Antiquité, on verra P. Vigneron, op. cit. (note 5). - A. Azzaroli, 11 cavallo nella storia antica, Milan, 1975. - I D., Notes hippologiques (op. cit. note 7).
15 Columelle, De re rustica, VII, 1, 2-3. - Cf. K. D. White, Roman Farming, pp. 288-301. - P. Vigneron, op. cit. (note 5), pp.
121-137. - Lefebvre des Nocttes, op. cit. (note 2) pp. 87-88. - De tout temps, on a réservé aux mules et ânes les travaux
lourds, dffficiles et ingrats: Olivier de Serres, Le théâtre d'agriculture, Paris, 1600, IV, 1, p. 259; IV, 11, pp. 310-311; IV, 12,
p. 313.
16 K. D. White, op. cit. (note 8), pp. 300-301. - Egalement W. Richter, s. v. Maulesel dans K. P., 111, 1969, coll. 1089-1091. - Ph. Armitage et H. Chapman, Roman Mules, dans London Archaeologist, 13, 1979, pp. 339-346 et 359. - K. Polaschek, Tierdarstellungen im Treverischen Gebiet, dans Kurtrierisches Jahrbuch, 12, 1972, p. 150. - Lefebvre des Noëttes avait donné à cette hypothèse un fondement technique lié à la morphologie particulière des asiniens: I'encolure basse de ceux-ci leur donne une force de traction supérieure à celle du cheval (loc. cit. note 15). - Cf. infra.
17 "Quatre ânes" (selon Lefebvre des Noëttes) pour le chariot au tonneau de Langres (n° 34-35); un âne ou mulet pour le vallus de Buzenol (n° 11) (M. Renard, Technique et agriculture, p. 35. - J. Mertens, Sculptures romaines de Buzenol, p. 31. - E. P. Fouss, Le "vallus", p. 133). - Sur la face latérale du pilier du Drapier (n° 4-5), M. E. Mariën (Monuments, p. 30) voit également des mulets. - R. Schindler considère le relief n° 21 comme la représentation d'un "Maultiergespann" (Fuehrer, 1977, p. 44), là où E. Espérandieu voyait un attelage de deux mules et un cheval (Vl, 5157 = IX, 7276). - A Igel, où E. Espérandieu idenhfiait des chevaux (Vl, 5268), E. Zahn reconnaît des mules (Die Igeler Saeule, Cologne, 1976, pp. 33-34. - De même, Ph. Armitage et H. Chapman, op. cit. (note 16), pp. 345-346).
18 Par exemple, Espérandieu, 4092 (scène de labour). Cf. M. Renard, op. cit. (n° 11), p. 56.
19 Cf. infra.
20 Les représentations de Germanie supérieure, à l'exception de Langres, sont de qualité nettement inférieure et souvent
naîves: n° 29 - 32 - 33.
21 J. Mertens, op. cit. (n° 10), pp. 48 50. - M. E. Mariën, La sculplure, pp. 13-27. - ID., L'empreinte de Rome, Anvers, 1979,
pp. 285-291.
232
Georges Raepsaet
activités de ses contemporains"72, leur "réalisme vivant local"23 n'est sans doute pas un naturalisme ou une photographie du réel. Le réalisme bourgeois a ses conventions même dans les scènes de genre. Le besoin d'affirmer une position sociale ou une fierté professionnelle peut amener, dans ces tableaux de commande, une mise en évidence d'éléments considérés comme valorisants. n convient donc d'être prudent dans l'analyse des équidés représentés, comme d'ailleurs dans l'appréciation du fonctionnement des attelages. L'encolure dressée24 (où 1' animal porte au vent) a été considérée comme significative de la pression du collier sur la gorge et donc de la déficience du système25. En fait, l'encolure dressée, notamment pour le cheval extérieur, est une des conventions de figuration destinées à mieux faire appara^~tre les différentes têtes de chevaux26. Un style "aux volumes compacts" ou un autre "élancé"27 peut fausser pareillement notre compréhension de l'extérieur d'un équidé, de même que les contraintes du cadre ou la maladresse d'un sculpteur, modifier les proportions des sujets représentés28. Les reliefs offrent toujours les attelages de profil. La qualité du rendu de la perspective et celle du modelé sont donc également importantes dans l'analyse des sujets.
Malgré ces réserves, les documents iconographiques constituent une source appréciable et, dans le cas présent,
d'une valeur incomparable.
c) Iconographie des équidés: I'extérieur79 (Pl. A,4)
a. Equidés de conformation trapue30
La tête est carrée et lourde, de profil rectiligne, au dhanfrein allongé, et dhargée de ganache. Les oreilles sont plutôt longues et tombent parfois horizontalement (oreiUard). L'encolure est massive (dhargée), courte et rouée. Oblique, elle est souvent plaquée (attache trop courte de la tête à l'encolure). Le garrot est effacé (bas-noyé), le bord de l'encolure empiétant sur celui-ci. Le dos est court et droit; le rein, bien soudé et la croupe, ronde. La poitrine est bien musdée, cintrée; le ventre est beau, rond. La queue est longue (entière à tous crins; tressée pour le n° 10). L'épaule a le bord bien marqué. Les membres sont courts, aux genoux près de terre (renversé pour l'antérieur droit du n° 2), brièveté du canon et du paturon, tendon sec et boulet assez épais. Le pied est assez grand. La tête du dheval de Trèves (n° 18), dont la morphologie générale est semblable, est plus fine, bien attadhée avec peu de ganache. L'équidé a un très beau dessus, une croupe charnue et est, dans l'ensemble, très bien proportionné.
22 J. Mertens, op. cit. (n° 10), p.
23. ID., p. 49.
24 Par exemple n° 16 et 17 (second cheval) ou 21 (troisième cheval).
25 Lefebvre des Noëttes, op. cit. (note 2), p. 13: "Le coUier plaquait sur la gorge, et gênait ainsi la respiration du
cheval, principalement s'il baissait la tête, car dans cette position les muscles du cou détendus et flasques ne
protègent pas la trachée. C'est pourquoi l'animal redressait instinctivement l'encolure, prenant ainsi l'attitude
caractéristique du cheval de trait sur les documents figurés antiques. Or cette attitude relevée est la plus
défectueuse que l'animal de trait puisse prendre, car elle rejette son centre de gravité en arrière et l'empêche
d'utiliser son poids pour tirer".
26 Cf. infra. Pour les vases grecs, par exemple, P. Arias et M. Hirmer, Tausend Jahre griechische Vasenkunst,
Munich, 1960, pl. XI, 36-37, 39, 41, 49, . . .; le port roué de l'encolure, souvent considéré comme valorisant,
peut être aussi un effet de dressage.
27 M. E. Mariën, La sculpture, p. 19.
28 Cf. Ia polémique sur la taille, I'extérieur et le pas des chevaux grecs (plus particulièrement ceux qui sont
représentés sur la frise du Parthénon): P. Vigneron, op. cit. (note 5), p. 33. - Ch. Picard, Manuel
d'archéologie grecque: la sculpture, II, 1, Paris, 1939, p. 44. - R. de la Coste Messelière, Chevaux, Poneys et
Art grec, dans Plaisirs équestres, 1968, n° 39, pp. 195-197; J. Spruytte, Les Poneys dans l'Antiquité, dans
Plaisirs équestres, 1967, n° 36.
29 La description est fondée sur les représentations les mieux conservées et où la qualité du sculpteur est suffisante pour lui avoir permis de résoudre les principaux problèmes techniques posés par les résumés d'épaisseur sur bas-relief. - La nomenclature de la morphologie est celle de J. Marcq - J. Lahaye - E. Cordiez, Extérieur du cheval, Gembloux, 3e éd., 1951.
30 A partir des n° 2, 10 et 18.
Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les SystSmes de Traction par l~quid's 233
Il est intéressant de constater que la plupart de ces caractéristiques (cheval massif, de conformation trapue, près de terre, ample, avec poitrine circulaire et croupe charnue, membres courts, encolure forte, articulations solides et bons sabots) sont précisément celles qui définissent les actuels chevaux de trait 3.
b. Les équidés représentés sur le pilier d'Igel (nø 16-17) sont plus legers.
La tête est plus fine, plus conique, plus longue, avec une encolure plus allongée, moins chargée. Les ganaches sont sèches. Ils ont une bonne ligne de dessus, le dos droit. Le poitrail est plus rentré; le ventre, un peu plat. Les membres sont allongés avec un avant-bras trop grêle.
c. De très petits chevaux sont représentés sur certains reliefs d'Arlon 32.
Sur le pilier du Drapier (nø 4), l'avant-main est assez musclée; le dos est concave; l'arrière-main, légère et la croupe, basse. Les membres sont très fins. Sur le même monument, au registre inférieur (nø 5), la tête est légère, droite; le bout du nez, étroit et allongé. L'encolure est cylindrique, le garrot
effacé, le dos convexe, la croupe assez anguleuse et le ventre un peu tombant. Sur le pilier du Cultivateur (nø 6), le tractionneur est plus massif que les deux précédents. L'encolure est plus forte, mais les membres sont également grêles.
L'utilisation de l'iconographie n'est pas aisée - nous y avons insisté - mais, malgré les aléas de la méthode et la difficulté de mesurer la part de réalisme, de convention ou de transformation artistique, on constate, peut-être à la différence de la représentation plus normative et idéalisée du cheval grec ou romain classique33, que nous ne rencontrons pas dans ces reliefs de canon unique de figuration et que les chevaux représentés ne sont ni parfaits, ni stéréotypés. L'iconographie trévire dément la prise de position de P. Vigneron selon qui le document figuré doit être disqualifié dans l'analyse de l'extérieur, sous prétexte que les "canons esthétiques concernent l'histoire de l'art"34. S'il existe un cheval "esthétiquement idéal", il faudrait admettre qu'il y eut en Trévirie une grande vaAété de canons hippologiques et imaginer que chaque extérieur homogène correspond à un canon d'école ou d'atelier. Or, il a été montré, par J. Mertens notamment35, à quel point la notion d'école était peu satisfaisante et vague dans la compréhen sion de l' art du Nord de la Gaule romaine et, malgré des caractères locaux, les différences ne consistent pa s ta nt en quelqu es détails iconographiques ou s tylis tiqu es que dans l'importance même des monuments, liée à la richesse des commanditaires. Les sculpteurs étaient d'ailleurs souvent itinérants. Peu importe donc que chaque équidé représente éventuellement une sorte de modèle pour l'artiste qui l'a sculpté: la variété même de ces extérieurs, dans un ensemble régional assez cohérent sur le plan stylistique, montre l'intérêt positif de la démarche.
31 Cf. J. Marcq e. a., op. cit. (note 29), passim; s. v. Trait (cheval de), dans Larousse agricole (dir. E. Chancrin et R. Dumont), Il, Paris, 1922, pp. 700-701. - On a parfois voulu voir dans ces chevaux trévires les ancêtres de l'actuel type ardennais: J. Lefebvre, Le cheval de trait ardennais. Brochure de la Société du Cheval de trait ardennais, s. l., s. d. - Sur la difficulté de définir la notion de cheval de trait, O. Tulippe, L'élevage du cheval en Belgique, Liège, 1932, p. 28.
32 Nø4,5et6.
33 Cf. L. Borrelli Vlad, G. Fogolari et A. Guidi Toniato, Le problème du style des chevaux de Saint-Marc, dans Les chevaux de Saint-Marc (op. cit. note 7), pp. 15-41 passim.
34, Vigneron, op. cit. (note 5), p. 4, n. 1.
35 J. Mertens, op. cit. (nø 10), pp. 49-50. - Les ressemblances et similitudes de style et d'exécution entre "école" de Buzenol et celle de Neumagen, au IIe siède par exemple, entre certaines oeuvres d'Arlon et le pilier d'lgel au milieu du Ille, soulignées notamment par M. E. Mariën (La sculpture, pp. 5-27), autorisent certaines comparaisons de realia. "Nous retrouvons les mêmes caractères généraux (dans l'art régional de la Gaule), a ssaisonnés d' une saveur locale due non tant aux différences topographique s qu'à de s facteurs sociaux et même individuels. On ne peut parler, comme si c'étaient deux choses différentes, d'une école arlonaise, d'une école gaumaise": J. Mertens, loc. cit.
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Georges Raepsaet
Aussi les caractéristiques morphologiques évoquées ci-dessus des chevaux figurés à Trèves (nø 18) 36 et à Arlon (nø 2), assimilables à celles du cheval de trait moderne, méritent-elles d'être relevées. La qualité de mulet ou mule attribuée à plusieurs tractionneurs trévires37 n'est pas évidente3ø, malgré le garrot bas et la ligne de dessus relativement horizontale de certains de ceux-ci39. Pour les équidés de petite taille (nø 3, 4, 5 et 6 e. g.), le doute est permis: la conformation générale semble également plus proche de celle du petit cheval (ou poney) que de celle des asiniens, mais le dos convexe et la croupe anguleuse des tractionneurs 4 et 5 seraient plus conformes au modèle de la mule 40.
d) Les données de l'archéo-zoologie4'
L'origine du cheval gallo-romain est complexe et donne lieu à des théories diverses, tantôt polyphylétiques, tantôt monophylétiques 42. On a actuellement tendance à considérer l'Equus ferus Solutreensis - équidé de petite taille - comme l'ancêtre lointain du cheval domestique occidental. Des espèces s'y rattachant, de taille plus petite encore, ont été reconnus au Magdalénien dans la région rhénane. Le cheval occidental, au moment de sa domestication, à la fin du néolithique43 ou à l'âge du Bronze44, devait avoir une taille de l'ordre de 1,35 m. A l'âge du Fer, les chevaux indigènes, appelés "helvético-gaulois" ou de type Manching, sont de petite taille (110-130 cm), avec quelques exceptions assez mal expliquées, peut-être d'importation orientale45 ou produit d'un travail de sélection sur les souches indigènes 46. A l'époque romaine,
36 Le tableau témoigne d'un sens remarquable de l'observation. C'est une des rares scènes d'attelage où la
marche du cheval au pas est correctement fixée.
37 Par exemple nø 11, 16-17, 21, 34-35. - Cf. infra.
39 Le mulet, étant un hybride, décèle dans son extérieur une prédominance de caractères asiniens: tête plus
grosse et oreilles plus longues que le cheval, encolure courte et peu garnie de crins, garrot bas, dos convexe,
épaule chevillée, croupe tranchante, membres secs et nets, pied cylindrique à talon haut et encastelé, sabot
plus étroit (s. v. Mulet, dans Larousse agricole, II, pp. 228-229. - J. Marcq e. a., loc. cit. (note 29)).
39 C'est également l'avis du Dr. G. Van Snick, Inspecteur général à l'administration de l'élevage et du service vétérinaire du Ministère belge de l'Agriculture; mais H. Chapman, Evidence for the use of mules in the Roman world, dans Ph. Armitage et H. Chapman, op. cit. (note 16), pp. 345-346, considère la plupart des tractionneurs trévires comme étant des mules.
40 Nous avons tenté, malgré les aléas déjà évoqués de la méthode, d'évaluer la taille au garrot par comparaison avec la taille humaine moyenne (en prenant 1,70 m comme taille moyenne des hommes, d'après P. Janssens, Examen anthropologique des ossements, dans R. Brulet et G. Coulon, La nécropole gallo-romaine de la Rue Perdue à Tournai, Louvain, 1977, pp. 125-152, princ. pp. 150-151): nø 3: 115 cm; 4: 92; 5: 95; 6: 90; 10: 130; 16: 165; 17: 165; 18: 120; 23: 100; 25: 160; 26: 160; 32: 160; 34: 160; 25: 150i 36: 150. Malgré la valeur relative de ces chfffres, les canons de proportion ne variant pas sensiblement dans la sculpture du Nord de la Gaule, trévire en particulier, on notera la variété des tailles observées, entre des limites dont on remarque que ce sont approximativement celles des chevaux actuels, du poney Shetland au gros trait, et qu'elles correspondent également aux données de l'archéo-zoologie (voir infra).
41 La détermination des espèces et de leur morphologie à partir des ossements donne parfois lieu à des interprétations contradictoires, notamment en ce qui concerne la taille: Cf. J. Boessneck, Osteoarchaologie, dans B. Hrouda, Methoden der Archaologie, Munich, 1978, pp. 250-279. - O. Necrasov et M. Stirbu, Sur les méthodes de calcul de la taille au garrot des équidés et critique des coefficents de Kiesewalter, dans Analele Stiintifice ale Universitatii "AI. I. Cuza" din lasi Sect. Il, a. Biol., tome 15, pp. 471-473 (non vidi).
42 G. Nobis, Origine, domestication et histoire ancienne des chevaux domestiques, dans Information de Médecine vétérinaire, 3,1974, pp. 207-221.
43 J. Boessneck, Zur Entwicklung vor- und fruhgeschichtlicher Haus- und Wildtiere Bayerns im Rahmen der gleichzeitigen Tierwelt Mitteleuropas, Munich, 1958, pp. 114-118.
44J. Guilaine, Sur les débuts de l'élevage en Méditerrance occidentale, dans L'Elevage en Méditerranée occidentale (Colloque du C. N. R. S.), Paris, 1977, pp. 39-48.
45 J. Boessneck, loc. cit. (note 43). - G. Nobis, loc. cit. (note 42). - M. Jankovich, Pferde, Reiter, Voelkertuerme, Munich, Bâle, Vienne, s. d., p. 60.
46 G. Nobis, Zur Frage roemerzeitlicher Hauspferde in Zentraleuropa, dans Z. f. Sëugetierkunde, 38, 1973, pp. 224-252, princ. pp. 249-250. Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 235
on observe une variété assez grande d'équidés (115-155 cm) que l'on peut néanmoins diviser, semble-t-il, en deux groupes majeurs: grands chevaux (140-150 cm), que G. Nobis compare morphologiquement aux actuels chevaux de fjords, et petits chevaux (130 cm et moins), assez proches des poneys d'Islande47. Les premiers, de type assez fin, serviraient à des usages militaires (selle) et pourraient être produits par les élevages romains qui assuraient la remonte48 ou, plus probablement selon G. Nobis, obtenus par sélection dans les élevages indigènes49. Les petits chevaux seraient directement dérivés des races indigènes originelles et serviraient, comme les asiniens, pour le trait ou le bât 50. Mules et ânes ont été rarement mis en évidence dans les recherches ostéo-archéologiques jusqu'ici 51.
e) Les données de l'iconographie, pour imprécises qu'elles soient, rejoignent assez bien celles de l'ostéologie: une population hétérogène d'équidés y est observée, se répartissant en deux groupes principaux d'après la taille et peut-être la race. Mais il est surtout intéressant de souligner l' existence, dans le Nord de la Gaule , d' un type de cheval a ssez grand, solide, robuste avec certaines variétés plus fines et d'autres plus lourdes, trapues, de tendance "kaltblutig" bien adaptées au trait 52, et dont les représentants sont d'ailleurs figurés ici attelés, alors qu'ils sont généralement considérés comme des chevaux de selle.
Dans nos régions, le trait n'est en tout cas pas réservé aux asiniens, tant s'en faut. Tous les types d'équidés, légers ou lourds, grands ou nains, apparaissent comme tractionneurs de véhicules adaptés à leur taille (plutôt qu'à leur morphologie générale). Remarquons que cette singularité se retrouve à des périodes plus récentes où nos provinces se distinguent par une utilisation préférentielle du cheval pour le travail agricole. Il serait tentant de considérer que les chevaux moyens de conformation trapue à encolure puissante 53, proches de nos "traits" actuels, aient été sélectionnés ou retenus pour le travail et que l'on ait affaire ici à l'un des matériaux d'origine - de type "Kaltblut" - des chevaux lourds du Moyen Age au même titre que les chevaux francs 54.
47 Ibidem.
48 Cf. R. M. Davies, The Supply of Animals to the Roman Army and the Remount System, dans Latomus, 28, 1969, pp. 429-459.
49 G. Nobis, loc. cit. (note 46), ne croit guère aux "importations espagnoles" supposées par M. Jankovich, op. cit (note 45), p. 67. - Cf. également A. Azzaroli, op. cit. (note 7), p. 151.
50 G. Nobis, loc. cit. (note 46). - J. Boessneck, loc. cit. (note 43). - L. H. van Wijngaarden-Bakker, Dierenresten uit het Castellum te Zwammerdam, dans Helinium, 10, 1970, pp. 274-278. - Notons que la plupart des 06sements étudiés proviennent de sites militaires romains. Les analyses ostéologiques en contexte rural sont encore très rares.
51 Ph. Armitage, Jawbone of a mule from the Roman levels, Billingsgate Buildings (TR 74), Ciq of London, dans Ph. Armitage et H. Chapman, op. cit. (note 16), pp. 340-345, - L. Jourdan, La faune de la Bourse (lle au Ve siècle) - Marseille, dans L'Elevage (op. cit. note 44), pp. 99-112.
52 L'importance du cheval dans le monde gaulois et les qualités d'éleveurs de ceux-ci étaient notoires, notamment en ce qui concerne les bêtes de trait: Tacite, Annales, I, 71, 3. - Varron, Res Rusticae, II, IO, 4. - Cf. M. Renard, op. cit. (nø 11), pp. 54-57.
53 Tels les nø 2 ou 18.
54 J. Boessneck, loc. cit. (note 43). - G. Nobis, Die Pferde aus dem frànkischen Graberfeld von Rûbenach, dans Das frënkische Gràberfeld von Ruebenach, X, 1973, pp. 275-282. - Egalement A. AzzaroU, loc. cit. (note 7); mais P. Lindemans (Geschiedenis van de landbouw in België, vol. I, Anvers, 1952, p. 290) distingue un cheval lourd apporté par les Germains (de qpe Equus robustus) et le cheval des Ardennes où l'ancien qpe trévire (issu d'un croisement entre Equus orientalis et Equus robustus de premier qpe) se serait maintenu. Il est également intéressant de constater qu'au Moyen Age le terme mannus désigne un cheval d'origine celhque, assez petit et robuste: A.-M. Bautier, Contribution à l'histoire du cheval au Moyen Age, dans Bull. phil. et hist., 1976, pp. 209 250. - Sur les origines du cheval ardennais: O. TuUppe, L'élevage du cheval en Belgique, p. 98; voir aussi supra, note 31.
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2. Le véhicule (Pll. A, 1 et 2; B)
Les véhicules représentés se groupent en deux catégories: voitures à deux roues et brancards55 et chariots à quatre roues et timon 56, avec deux exceptions possibles de voiturette à deux roues et timon57.
Dans le premier cas, il s'agit de voitures assez légères, à charge utile faible en dehors du conducteur et du pas sager éventuel, aux roue s proportionnellement grandes par rapport à la caisse. Le second groupe est constitué de véhicules utilitaires avec aménagements divers du fardier 58 en fonction du transport de gens ou de choses.
La structure de la voiture à deux roues ne varie guère: grandes roues à huit ou dix rais, bandage de fer et fort moyeu59, brancards reposant sur l'essieu. Les brancards, dont l'épaisseur est la plus grande à l'arrière et à hauteur de l'essieu, soutiennent, par un jeu de supports verticaux de hauteur décroissante vers l'avant, toute la caisse 60. La longueur des limons dépend de la taille du véhicule et peut aller jusqu'à quelque 3,50 m dans le cas de la voiture d'Igel (nø 17). Soutenant toute la superstructure du véhicule, les brancards ont un rôle porteur et actif dans l'équilibre général et dans la transmission de la force de tirage à l'attelage. La stabilité ne s'obtient que par les points d'appui supplémentaires qu'offre(nt) le(s) tractionneur(s). Les limons s'amincissent vers l'avant et sont coudés vers le haut, sans doute aussi vers l'intérieur, à leur extrémité, à la différence des limons modernes avec crosse vers le bas. La caisse est susceptible d'aménagements divers: benne en osier (nø 1), "tonneau" pour un voyageur (nø 4), grande corbeille fermée à montants pleins (nø 9,26) ou en treillis (nø 13), corbeille à claire-voie (nø 3,4), bancs à accoudoirs ajourés (nø 20). n n'est pas exclu que certains véhicules aient été munis d'un bloc de frein sur la jante (nø 18) ou d'un marche-pied (nø 4) 61.
Les véhicules à quatre roues ont une structure différente, étant équilibrés et stables par eux-mêmes (quatre points d'appui). Le timon, ou plus exactement la flèche, est l'instrument de transmission du tirage par l'intermédiaire du joug auquel il est fixé solidairement 62. Les roues ont dix rayons pour des diamètres qu'on peut évaluer à quelque 100 à 140 cm (nø 16, 25, 34, 36). Les dimensions semblent les mêmes à l'avant et à l'arrière 63. La plate-forme (ou fardier) est surélevée par rapport aux essieux reliés par une ou des longe(s) 64, mais il est souvent difficile de savoir si elle dépasse la hau teur des roues et permet la présence d' un avant- train mobile 65. Il faut toutefois remarquer que, même avec un fardier bas sur l'essieu, un écartement
55 Nø1-2(7)-3-4-6-10-11-12-17-18-20-23-26-27.
56 Nø 7(?) - 16 - 21(?) - 25 - 29 - 30 - 32 - 33 - 34 - 36.
57 Nø 5 (?) et 13 (?). Dans le premier cas, les brancards n'apparaissent peut-être plus, effacés par l'usure du relief; dans le second cas, une erreur d'AI. Wiltheim ne peut être exclue. - Le véhicule à quatre roues et brancards n'est pas attesté en Trévirie, mais existe dans le monde romain: K. D. White, Roman Farming, fig. 75 (Ostie).
58 Eventuellement aménagé pour le voyage: nø 7. La carruca, grand véhicule bâché de voyage, est rarement représenté: nø 7 (J.Mertens, Nouvelles sculptures, pll. XII, b et XIII, a).
59 Les dimensions des roues sont fonction de la grandeur du véhicule et peuvent varier d'environ 60-80 cm
(nø 3, 4, 18) à quelque 150 cm (nø 17 et 20).
60 Sur les origines du brancard: E. Saglio, s. v. currus, dans Dict. Ant., I, 2, Paris, vers 1895, p. 1642.
61 Le problème de la voie et de la largeur du véhicule est lié à la possibilité de coupler deux trachonneurs sous
le joug dans les brancards (Cf. infra).
62 A la différence des chariots actuels dont le timon est horizontal, les traits eux-mêmes étant souples.
63 Il est possible que les roues avant du "Tuchwagen" d'Igel (nø 16) soient plus pehtes que les roues arrière, mais cette partie du relief est trop usée pour pouvoir le déterminer avec certitude (cf. E. Zahn, op. cit. (note 17), p. 32, fig. 37).
64 La plate-forme du chariot permet également de mulhples aménagements.
65 Pour les nø 37 et 26, ce n'est certainement pas le cas; pour le nø 16, c'est douteux; pour le nø 35, c'est possible. Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 237
suffisant des roues avant par rapport à la caisse peut leur permettre de pivoter 66. Le lourd chariot de voyage (carruca) reconstitué au musée de Cologne à partir des découvertes de la Wardartal possède très vraisemblablement un avant-train pivotant avec des roues de dimensions plus réduites que celles du train arrière 67. Les véhicules représentés sont courts, de 2,50 à 3,50 m à peine, avec un faible entraxe 68. La largeur est difficile à évaluer. Le véhicule de la Wardartal avait 1,80 m de large 69. Quant au chariot de Langres (nø 34), intéressant à beaucoup d'égards, il n'est pas exclu qu'il ait été muni d'un frein actionné par un jeu de tringles 70: on voit mal quelle autre fonction attribuer aux sabots représentés contre les moyeux et aux barres figurées entre le fardier et les essieux.
Les qualités de la roue trévire paraissent intéressantes et sans doute supérieures aux roues pleines ou à étais en équerre fréquentes dans la région méditerranéenne 71. Le profilage des rais, la solidité du moyeu, I'épaisseur du cerclage métallique témoignent de l'habileté des charrons belgo-romains mais les sources iconographiques ne permettent pas de se rendre compte si la technique d'embattage y était déjà appliquée 72, ni de juger du type d'association roue-essieu: s'agit-il d'une roue folle ou d'une roue solidaire de l'essieu et tournant avec lui?
66 Les roues avant de certains chariots ardennais (Larousse agricole, I, 1921, p. 289, tableau XIV,2) ont un diamètre dépassant la hauteur du bas de caisse, tout en étant fixées sur un train pivotant. n en va de même pour le bow-wagon gallois du XIXe siècle: C. Fox, Sleds, Carts, and Wagons, dans Antiquity, 5, 1931, pp. 185-199 et pl. X. - R. H. Lane, Wagons and their Ancestors, dans Antiquity, 9, 1935, pp. 140-150. - Cf. P. Vigneron, op. cit. (note 5), pp. 114-115, qui admet le train avant mobile dans l'Antiquité. - Contra H. Polge, Technique et promotions de la roue, dans Archéologia, 23, 1968, pp. 10-15 et 82-85. - Le chariot retrouvé à Dejbjerg, d'origine celtique, possédait un avant-train pivotant: E. M. Jope, op. cit. (note 8), pp. 536-562, princ. p. 538.
67 Chr. Roering, Rekonstrukhon des Wagen aus dem Wardartal, dans Koelner Roemer-lllustrierte, 1, 1974, p. 92. -Peut-être restes d'une carruca ou d'une raeda du même type à Thorembais-Saint-Trond: M. E. Marién, Roemisches Grab mit Wagenteilen und Pferdegeschirr von Long Pont, Gem. Thorembais (Prov. Brabant, Belgien), dans A. K., 9,1979, pp. 91-95.
68 La carruca ou raeda reconstituce à Cologne mesurait 2,60 m de longueur. Le chariot rural moderne dépasse souvent 5 m, avec roues avant souvent très petites par rapport aux roues arrière: Larousse agricole, 1, p. 289, tableau XIV.
69 Chr. Roering, loc. cit. (note 67).
70 A. L. Sorlin-Dorigny (s. v. Sufflamen, dans Dict. Ant., IV, 2, p. 1561) en a émis l'hypothèse à propos du sabot qu'il croyait distinguer entre les axes du véhicule. P. Vigneron y voit plutôt une cale mobile suspendue à une corde mais s'est interrogé par contre sur les blocs qu'on aperçoit contre les moyeux. "II serait cependant bien imprudent", écrit-il, "d'en conclure qu'on utilisait, dans la Gaule romaine, un dispositif de freinage aussi perfectionné, nécessitant un jeu assez compliqué de tringles et de leviers" (op. cit. (note 5), p. 117). Si les sabots appliqués sur les moyeux ne sont pas des freins et si le dispositif présent sous la caisse n'est pas un jeu de tringles, on se demande alors ce que ces éléments peuvent bien représenter. La notion d'obstacle épistémologique est, en l'occurrence, intéressante à constater. Objectivement, on peut difficilement nier la présence des sabots sur les moyeux et des tringles entre le fardier et les essieux, mais la médiocrité technique attribuée à l'Antiquité fait rejeter le hit comme impossible. Nous avons sans doute afhire également à un bloc de frein dans le cas du véhicule à brancards nø 18. Bertrand Gille a donné récemment une pertinente analyse des blocages épistémologiques à propos du progrès technique dans l'Antiquité: Les mécaniciens grecs, Paris, 1980, pp. 170-195.
71 Cf. G. Lafaye, s. v. Rota, dans Dict. Ant., IV, 2, p. 896. - J. Spruytte, Etudes expérirnentales (note 13), pp. 116-125 et pll. 31-34. - H. L. Lorimer, The Country Cart of Ancient Greece, dans J. H. S., 23, 1903, pp. 132-151. - Sur l'histoire générale de la roue: D. R. Freitag, History of Wheels for Off-Road Transport, dans Journal of Terramechanics, 16,1979, pp. 49-68.
72 H. Polge, Technique et promotions, p. 83, n'y croit pas. - Cf. P. Vigneron, op. cit. (note 5), p. 114. - La roue celte était déjà très perfectionnée, avec mise en place à chaud des pièces du bandage: E. M. Jope, op. cit. (note 8), pp. 548-552.
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L'évaluation du poids des véhicules est tout aussi délicate, mais on peut, par comparaison et en tenant compte de l'aspect massif des matériaux utilisés, tenter une approximation minimale, qui serait de l'ordre de 250 à 300 kg pour les chars de type cisium d'Igel et d'une demitonne (500 kg) pour les chariots73. Le chariot de Langres (nø 34) mérite un examen plus attentif encore à cause de la polémique qu'il a suscitée, Lefebvre des Noëttes estimant sa charge totale, le tonneau plein, à quelque 480 kg, et le donnant en exemple de limite supérieure absolue de charge utile pour l'Antiquité, selon sa théorie74. En fait, même en tenant compte du rabattement de la représentation, on n'arrive pas à moins de 0,7 m3 de contenance pour le fût75. Avec un poids à vide du tonneau proche du quintal 76 et celui du conducteur, on arrive à près d'une tonne - sans compter la tare du véhicule lui-même77. Le chariot de Langres est choisi à titre d'exemple à cause de la facilité à estimer le poids de sa charge, mais il faut considérer que des véhicules comme celui d'Igel (nø 16) ou de Langres (nø 36) ou encore les coches de Vaison ou de la Wardartal étaient au moins aussi lourds.
On s'est beaucoup intéressé, chez les commentateurs modernes, au nom des véhicules, le vocabulaire latin, souvent d'ailleurs d'origine gauloise, étant abondant en ce domaine78. Il ne nous paraît pas utile de reprendre ici le problème de la nomenclature du véhicule romain. Notons seulement que, traditionnellement, on applique les termes de cisium79 et de raeda 80 aux voitures de voyage à deux et quatre roues, ceux de plaustrum minus et plaustrum maius aux chars de transport à deux et quatre roues 81.
73 Une petite charrette africaine, à brancards, deux fines roues métalliques et plate-forme simple, pèse de 150 à 200 kg: Techniques rurales en Afrique. 13. Manuel de culture avec traction animale, Paris, 1971, pp. 225-236. - Une jardinière de campagne à quatre roues, timon, avec siège à l'avant sur une plate-forme nue, pèse environ 460 kg: l. Spruytte, op. cit. (note 13), p. 107. - Une charrette tricycle de type belge pèse environ une demi-tonne et le grand chariot rural de nos régions, à caffre bas et plein, et timon, peut dépasser la tonne à vide.
74 Lefebvre des Noëttes, op. cit. (note 2), pp. 87-88.
75 Fût d'environ 180 cm de longueur pour une moyenne de 70 cm de diamètre, si l'on se fonde sur une taille du conducteur de 1,70 m, soit 700 dm3.
76 p, Vigneron, op. cit. (note 5), p. 135, n. 6.
77 Assez curieusement, les commentateurs modernes ne s'intéressent qu'à la charge des véhicules, paraissant oublier que ceux-ci ont un poids à vide parfois important. Lefebvre des Noëttes n'y fait jamais allusion quand il parle des rendements limites (op. cit. note 2, pp. 15 et 162-164). La force de tirage déployée est fonction du poids total et non de la charge seule. A cet égard, certains véhicules de voyage fermés (comme les raedae) devaient atteindre facilement la demi-tonne à vide, comme le chariot de la Wardartal (260 x 230 x 180 cm). - Cf. Chr. Roering, op. cit. (note 67), p. 92. - On a souvent utilisé, à la suite de Lefebvre des Noëttes, les poids de chargement fixés par le code théodosien (Cod. Theod., VIII de cursu publico, 5; 8; 30; 47-48), comme limite supérieure de charge des véhicules antiques (492 kg pour les angariae, par exemple). Il convient de ne pas prendre ces données à la lettre (P. Vigneron, op. cit. note 5, pp. 136-137) et de les replacer dans le contexte bureaucratique du cursus publicus (cf. P. Petit, Histoire générale de l'Empire romain, Paris, 1974, pp. 681-682. - A. H. M. Jones, The Later Roman Empire (284-602), 1I, Oxford, 1964, pp. 830-833). -J. Sion, Quelques problèmes de transport dans l'Antiquité. Le point de vue d'un géographe méditerranéen, dans Annales E. S. C., 7, 1935, pp. 628-633, notamment, a bien montré que ces prescriptions n'avaient rien à voir avec les capacités réelles de chargement et de traction.
78 Cf. M. Renard, op. cit. (nø 10), pp. 39-42. - L. Tarr, op. cit. (note 12), pp. 143-155. - P. Vigneron, op. cit. (note 5), pp. 136 et 155-171 passim. - W. Krenkel, s. v. Wagen, dans K. P., V, Munich, 1975, coll. 1345-1346 et les notices nombreuses du Dictionnaire des Antiquités auxquelles renvoie P. Colinet, s. v. Vehiculum, V, 1912, pp. 667-669 (currus, triga, carrus, carpentum, carruca, CarragO, carus, . . .).
79 J. Vendryes, Gallo-Latin cisium, Mém. Soc. Ling. Paris, 19, 1916, pp. 60 sqq.
so J. Mertens, Nouvelles sculptures, p. 155.
81 K. D. White, Farm Equipment, pp. 79-82 et 66-67 (s. v. scirpea).
Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 239
H. Polge82 distingue deux grandes catégories d'attelage, l'un périaxial (à timon, pour deux tractionneurs au minimum), I'autre enveloppant (axial, à brancards, pour un tractionneur ou plus en ligne), et deux types d'équilibre, sur deux roues avec stabilité obtenue par triplication des points d'appui, et sur quatre roues, avec cinq appuis. Les attelages belgo-romains s'inscrivent sans peine dans ces catégories en les associant de manière originale: les véhicules à quatre roues sont périaxiaux; les chars à deux roues ont des limons.
Le même auteur ne fait guère de concessions au véhicule antique, jugé déficient à bien des égards: absence de palonnier, d'avant-train mobile, de roue folle sur véhicule lourd, d'angle d'écuanteur aux roues, d'embattage pour le bandage métallique, de freinage par enrayage des roues. C'est la déficience du véhicule antique qui impose la faiblesse de la dharge utile, le système de traction passant, dans cette interprétation, à l'arrière-plan. H. Polge, tout en critiquant la focalisation de toute la théorie de Lefebvre des Noettes sur un aspect jugé secondaire, en arrive à une position parallèle dans sa volonté de catégorisation absolue et aboutit également à une vision manichéiste: stagnation et déficience opposées d'un bloc à l'efficacité et au progrès, la césure s'établissant pour l'un au Xe siède, pour l'autre, vers les XIVe-XVIe siècles. Nous reviendrons sur ces aspects83, mais constatons d'emblée, à propos du véhicule, que celui-ci offre, dans l'antiquité gréco-romaine, des variantes assez nombreuses84 tant dans les catégories générales85 que dans les aménagements internes, et que le dhar gallo-romain, plus pafficulièrement, présente des équipements qui ne manquent pas d'intérêt. Divers indices invitent à penser que l'avant-train pivotant86 et le frein étaient connus87. Les traits souples sont rarement utilisés, mais ils existent88. La roue est discale, à profil longitudinal plat, mais neKement plus solide et soignée que la roue méditerranéenne contemporaine.
Les deux grands principes d'équilibrage des véhicules sont parfaitement compris et integrés dans les types utilisés. Les dharrons du Nord de la Gaule ont ainsi mis au point les deux grandes catégories de véhicules du dharroi agricole à travers l'histoire: le dhariot et la charrette89.
82 H. Polge, Technique et promotions, pp. 10 -15 et 82-85. - Pour un classement rationnel des attelages animaux, dans Etudes et documents (op. cit. note 4). La classification plus simple des véhicules en deux grandes sections - ceux à deux roues ou charrettes et ceux à quatre roues ou chariots - a longtemps prévalu avec discussion sur les avantages respectifs des deux espèces de voitures: Maison rustique du 19e siècle (éd. par MM. Bailly, Bixio et Malepeyre), I, Du transport des récoltes, Paris, s. d., pp. 207-210.
83 Voir infra.
84 L. Tarr, op. cit. (note 12), pp. 110-155.
85 Par exemple par l'association quatre roues et brancards sur une mosaique d'Ostie: Ph. Armitage et H. Chapman, op. cit. (note 16), fig. 1.
86 L. Tarr, op. cit. (note 12), p. 131. - P. Vigneron, op. cit. (note 5), p. 115. - On voit mal d'ailleurs comment le train avant d'un véhicule comme le chariot de Langres (nø 34) ou d'lgel (nø 16), qui subit une pression d'environ une demi-tonne, pourrait résister aux effets de ripage sans pivot. - H. Polge, Technique et promotions, p. 83, ne croit pas à l'existence de l'avant-train mobile dans l'Antiquité; également ID., Aspects techniques e t historiques du problème de l' avant- train tournant, dans His toire des Communications dans le Midi de la France, 39, 1967, pp. 117 sqq. non vidi (voir aussi supra, note 66, pour les voitures celtiques).
87 Cf. supra, notamment nø 18 et 35 et note 70.
88 Cf. supra, notamment nø 31.
89 Qui sont toujours au XD(e siècle les deux types de base, les tricycles - devenus fréquents dans nos régions par la suite - n'étant pas jugés très avantageux: Maison rustique, I, pp. 308-309. - Sur l'histoire du véhicule à brancards: A. G. Haudricourt, De l'origine de l'attelage moderne, dans Annales E. S. C., 8, 1936, pp. 515-522 et ID., Lumières sur l'attelage moderne, dans Annales d'histoire sociale, 1945, pp. 117-119.
Georges Raepsaet
3. Le harnachement (Pll. A, 1 et 3; C; D; E; G)
Le harnachement de trait dans les provinces romaines du Nord de la Gaule possède une originalité certaine, bien percue par P. Vigneron90, et surtout une constance remarquable dans ses principaux éléments. Les systèmes de traction rencontrés découlent tous de l'association joug-brancards ou joug-timon. Cette dernière formule est très fréquente dans le monde antique mais le joug y est dorsal et la transmission de force se fait au moyen d'une "bricole écourtée"91. Dans le Nord de la Gaule, le timon de même que les brancards sont attachés à un joug posé sur l'encolure et fixé à celle-ci par l'intermédiaire d'un "collier". La prise de force, quels que soient le véhicule tiré, son équilibre et le type de transmission de l'effort de traction, s'exerce au même niveau de l'encolure, tout en ne s'effectuant pas nécessairement dans la même position. Qu'il y ait un tractionneur sous joug simple ou deux tractionneurs sous joug double, le principe du harnachement de trait reste identique. La description n'en est pas pour autant aisee, la connaissance iconographique que nous en avons se limitant généralement à une vue de profil, rarement de trois-quarts ou de face. Il est donc des éléments qui nous échappent et dont la reconstitution est aléatoire.
Le "collier" se compose de deux parties: le joug, élément rigide supérieur, et le système de fixation du joug à l'encolure par lanières ou bandeau, élément plus ou moins souple. La connexion des deux composantes n'est pas clairement visible92.
Pour la structure du joug double (Pll . C, G et E, d), nous bénéficions de sa représentation frontale sur un monument de Senon93 qui nous permet de mieux comprendre les attelages d'Igel (nø 16), Neumagen (nø21) et Langres (nø 34). Le joug est composé de deux fourchons arqués, surmontés d'anneaux passe-guides (ou clefs), réunis solidairement par une pièce centrale qui présente également, au milieu, un élément vertical avec anneau. Ce dernier doit servir d'appui à la fixation du timon. Les extrémités des branches latérales, recourbées, sont munies d'un pommeau plus ou moins arrondi (nø 16, 28, 34) ou spiralé (nø 21). Dans le cas d'un joug double incontestable et bien visible, il y a trois anneaux passe-giudes. Pour le "Tuchwagen" d'Igel (nø 16), l'interprétation pose des problèmes: un seul anneau central est visible au niveau de l'encolure, à l'avant, mais deux clefs apparaissent sur une branche horizontale à l'arrière. Serait-ce une sorte de joug dorsal de complément94? Le joug de Langres (nø 36) est également particulier, avec deux groupes de deux anneaux sur les sommets horizontaux du joug (ou des deux jouguets?).
Le joug simple ou jouguet (Pll. D, G et E, a-c) (qu'on pourrait appeler aussi fourchon) répond au même principe de fonctionnement: un élément rigide en forme d'arceau, souvent surmonté d'un pommeau de forme et de décoration variées, sur un matelassé épousant l'encolure. Parfois le pommeau est de construction pyramidale à étages bouletés (nø 2); souvent il est très simple (nø 10, 17, 23), parfois même sans proéminence centrale (nø 6, 18). Le jouguet peut présenter un relèvement latéral bouleté (nø 17), mais la forme de cette extrémité latérale n'est pas toujours claire, pas plus que le mode de fixation aux limons. Dans un cas (nø 17), la sangle
90 "L'attelage à un cheval de Trèves réalisait avec son joug massff, incurvé sur l'encolure et se prolongeant sous la gorge, le premier collier rigide connu dans l'histoire de l'attelage. Il préfigurait le lourd collier d'épaule médiéval qui devait permettre au cheval de tirer à pleine puissance" (op. cit. note 5, pp. 129-130).
91 Cf. G. Raepsaet, loc. cit. (supra note 13).
92 On pourrait se demander si le matelassé qui sert d'intermédiaire entre le joug et l'encolure est solidaire de
celui-ci ou des lanières du collier.
93 Nø 28
94 E. Zahn, op. cit. (note 17), p. 32, fig. 37.
Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 241
fixant le limon est visible (P1. E,c). Le "collier" du "Reisewagen" d'Igel (nø 17) est complexe: la partie de l'arceau entre le pommeau central et les relèvements latéraux paraît surmontée d'un bracelet incurvé, peut-être pour le coulissement des guides.
Les éléments de fixation du joug sur l'encolure apparaissent assez clairement sur certains monuments (en particulier sur le fragment du musée de Trèves nø 19; Pll. C,19 et E, d): une grande et large pièce (de cuir?) ovale (nø 16, 19, 21) ou quadrangulaire (nø 2, 17) joue le rôle de boude de fermeture. Elle est épaisse et rembourrée dans le haut (pour amortir l'appui du brancard), aplatie au centre et vers le bas, fixée au joug par des liens assez fins (nø 19) à l'aide d'une boucle et d'une goupille (nø 2, 16, 17, 19, 21) et munie dans le bas de l'anneau de fixation de la sangle épaisse (nø 5, 11) ou du bourrelet (nø 2, 4) ou de la lanière (nø 16, 17, 34) ou encore des deux lanières (nø 18, 19, 21) qui enserre(nt) l'encolure à l'avant et fixe(nt) l'ensemble95.
Quel que soit le type de joug utilisé, le mode de fixation et sa position sur l'encolure sont constants, avec, comme seule variation, la rigidité relative du "collier".
Une des originalités traditionnellement reconnues aux attelages trévires est le couplage de deux limoniers (donc sous un joug double) dans des brancards96. L'analyse de l'iconographie ne ne permet cependant pas de l'assurer; elle parait même plutôt contredire l'hypothèse. La comparaison entre les jougs doubles assurés (nø 16, 21, 34) et les cas litigieux de deux tractionneurs de véhicules à brancards (nø 2, 10, 17, notamment) impose la prudence. Nulle part on ne peut affirmer que les fourchons (ou pommeaux) visibles appartiennent certainement à un joug unique; ils n'en ont d'ailleurs pas exactement la forme, ni les passe-guides caractéristiques. Nous y verrions plutôt des jougs simples. Il n'y aurait alors qu'un seul limonier dans les brancards; l'autre cheval serait extérieur (Pl. F,b), en sous-verge, tout en étant peut-être tractionneur auxiliaire par un trait souple, comme le cheval extérieur de certains triges (nø 16, 21; P1. F,c)97.
Les organes de menage (bride et guides) ne sont pas souvent indiqués avec précision. n semble que le mors de filet soit généralisé (à une exception près de bride complète? nø 36) avec deux guides par tractionneur (pas de rênes bifurquées). Mis à part un monument de Neumagen (nø 21), les détails du harnais de tête sont très rarement esquissés: montants latéraux (nø 16, 21, 34, 35, 36), montants croisés (nø 21, 34), muserolle (nø 35), frontal croisé (nø 21) destiné à porter un pompon en flamme (cf nø 16). Les passages de guides se font par des anneaux pour le joug (nø 21, 34,36) et paraissent coulisser sous la crosse des brancards dans le cas des jouguets (nø 2, 10, 17). Quelques particularités sont à relever: une sangle sous-ventrière associée à des brancards (nø 2), à un timon (nø 19), peut-être une lanière dorsale associée à des limons (nø 17)98. A la différence du chariot de voyage de Vaison99, les chevaux ne sont pas ici représentés ferrés 100.
95 Dans le cas du chariot de Langres (nø 34), il semble que la pièce soit munie d'un crochet, plutôt qu'une boucle avec goupille, sur lequel s'adapte l'anneau de la sangle (cf. aussi le nø 21).
96 Cf. supra.
97 Cf. infra. Dans l'attelage de la chaise de poste, autrefois, le cheval central attelé dans des brancards était aidé par deux bricoliers extérieurs (H. Cazier-Charpentier, L'attelage moderne, Paris, 1975, p. 28).
98 Il n'y a pas d'organe de reculement puisque les traits sont rigides.
99 P. Vigneron, op. cit. (note 5), pl. 67a.
L'emploi du fer à clous et la fonction exacte des hipposandales ont donné lieu à une abondante littérature à laquelle P. Vigneron fait une large place (op. cit., pp. 44 50). Malgré la dénégation de celui-ci, il faut admettre l'existence du fer à clous dans l'Antiquité. On ne peut méthodologiquement considérer que les fers à clous découverts, en assez grand nombre, notamment dans les camps, dans des couches archéologiques d'époque romaine, sont tous intrusifs, d'autant que ces fers étaient déjà utilisés chez les Celtes (voir e. g.
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L'utilisation du terme "pré-collier" que l'on a parfois appliqué à l'organe de traction de l'attelage gallo-romain comme préfiguration du futur collier d'épaule n'est peut-être pas la plus adéquate. Dans le cas du limonier (par exemple les nø 2, 10, 18), l'aspect massif de l'ensemble formé par le jouguet et le collier peut y faire penser, mais comme dans le cas des timoniers, la transmission de la force de traction est répercutée par un joug et l'originalité du système réside dans la position de celui-ci sur l'encolure, fort en avant du garrot et dans l'association nouvelle du joug et des brancards 101.
IV. La compréhension des systèmes de traction. Leur fonctionnement (Pll. E et F)
a. Dans le monde gréco-romain méditerranéen, la "bricole écourtée" associée à un "joug de garrot" (ou plutôt un "joug dorsal") solidaire d'un timon constitue le mode habituel de la traction par équidés. L'effort de tirage est transmis au joug par un tablier ou bandeau enserrant l'avant de l'encolure à la pointe de l'épaule l02, plutôt qu'à la partie inférieure du scapulum, à hauteur de la gouttière jugulaire, comme on l'a souvent cr*03. Ce n'est donc pas un "collier de gorge", mais bien, comme l'a rectifié J. Spruytte, une forme de bricole écourtée à laquelle la force est transmise par la masse du poitrail à un joug situé non pas sur le garrot, mais en avant ou plus souvent en arrière de celui-ci 104.
b. Dans l'attelage trévire, la force de traction est captée par un "collier d'encolure" solidaire d'un joug simple ou double et destinée à deux types de véhicules, l'un à brancards, l'autre à timon, les organes rigides de transmission de l'effort (timon, limons) étant en prise directe et fixe avec le joug. Une constatation s'impose: à la différence des habitudes méditerranéennes, l' emplacement de la prise de force et le j oug se situent réellement à mi-hauteur de l' encolure, système original qui a engendré la perplexité des érudits modernes et leur réaction négative. Pour Lefebvre des Noëttes 105, suivi par P. Vigneroa l06, la pression d'avant en arrière de la lanière sur la "gorge" constitue un handicap insurmontable, plus grave encore que le harnachement gréco-romain traditionnel l07. H. Polge, à l'instar des deux auteurs précités, unit
M. Hell, Noch drei keltisdhe Hufeisen aus Salzburg und Umgebung, dans Ardhaeologia Austriaca, 40, 1966, pp. 143 sqq. - ID., Vier Neufunde keltischer Hufeisen aus Salzburg, Ibidem, 46, 1969, pp. 53 sqq. - J. Filip, s. v. Pferd. IU. Pferdegeschirr, dans J. Filip (éd.), Enzyklopadisdhes Handbuch zur Ur- und Fruhgesdhidhte Europas, II, Stuttgart, 1969, p. 1025.) - Notons simplement que le fer à dous n'est indispensable que lorsque le dheval emprunte fréquemment un terrain difficile et susceptible d'endommager gravement le sabot. L'hipposandale est une solution astucieuse de protection occasionnelle lorsque le cheval est amené à quitter un terrain souple pour un terrain dur. N'oublions pas que la majeure partie du réseau routier antique était faite de dhemins de terre et non de grandes voies empierrées. Ajoutons enfin que, même actuellement, tous les dhevaux de trait ne sont pas ferrés. Au XIXe siède, on utilisait des "hipposandales" pour affronter des conditions particulières de terrain: M. A. Littauer, Hipposandals again. Plus ça change, dans Antiquity, 51, 1977, pp. 235-236.
101 Pourtant il faut remarquer que c'est dans les mêmes régions entre Seine et Rhin que le collier d'épaule est né (L. White, Medieval Technology and Social Change, Oxford, 1962, pp. 57-69) et la question de la filiation par rapport au collier gallo-romain mérite au moins d'être posée. Cf. Pll. G,m; E,a et XV.
102 J Spruytte, op. cit. (note 13), pp. 53-69. - Cf. G. Raepsaet, loc. cit. (note 13). 103 Lefebvre des Noëttes, op. cit. (note 2), pp. 66-75. - P. Vigneron, op. cit. (note 5), p. 112.
104 Comme, par exemple, à la pl. 41a de P. Vigneron, op. cit. (note 5). - Il y a quelques exceptions: le joug à quatre (cf. P. Vigneron, op. cit., note 5, p. 51) ou le timon multiple à plusieurs couples de tractionneurs (ID, pl. 52).
l05 Lefebvre des Noëttes, op. cit. (note 2), pp. 9-20; 66-75 (Grèce); 83-88 (Rome). 106 p. Vigneron, op. cit. (note 5), pp. 109-137, passim.
107 ID, p. 129. "Qu'ils (les Anciens) aient persisté, en dépit de toutes les transformations du véhicule, à utiliser un système d'attelage dans lequel le point de traction, trop élevé, comprimait la gorge du cheval, voilà qui semble inconcevable" (ID, p. 122).
Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 243
également tous les colliers antiques dans une même déficience, mais considère que ce n'est pas la seule du véhicule antique 108. J. Spruytte l09, suivi par nous-même à l'époque 110, suggère une troisième voie: ne pouvant concevoir que la fixation du collier se fasse entre la gorge et la pointe de l'épaule, il estime que celle-ci se situe plus bas qu'on ne l'avait prétendu, à la pointe de l'épaule, où son efficacité n'est pas mauvaise.
J. Spruytte a sans doute raison pour la bricole gréco-romaine, mais son analyse ne peut s'appliquer aux attelages gallo-romains. Le second mode général proposé par le même auteur pour l'Antiquité - à savoir un fourchon d'encolure en avant du garrot avec prise de force par bandage à la pointe de l'épaule - ne peut s'y appliquer non plus. Contrairement à ce que nous avions nous-même proposé 111, le joug belgo-romain est nettement plus en avant du garrot et son collier de fixation, généralement placé plus haut que la pointe de l'épaule. I1 convient donc de trouver ailleurs des éléments de compréhension et, dans un premier temps, de distinguer deux modes de transmission de l'effort suivant qu'il s'agit d'un véhicule léger à brancards ou d'un véhicule plus lourd à timon.
1. L'association véhicule à quatre roues - timon - joug - collier (Pll. C, G et F,c)
L'attitude des équidés est généralement ployée dans l'effort, I'encolure basse 1l2, sinon plongeante 113. Leur conformation est celle qui, dans l' ensemble , a le plus chance d'appartenir à des asiniens (mulets) plutôt qu'à des chevaux ll4. C'est ici le dos qui travaille, I'arrière-main qui pousse le poids des tractionneurs, qui déséquilibre vers l'avant le centre de gravité de la masse. Il s'agit d'un fonctionnement analogue à celui des bovidés sous joug de garrot. Le poitrail et l' encolure aident avant tout, par l' in termé diaire du muscle mastoido- huméral , à surcharger le train avant ll5. Mais c'est principalement le poids du tractionneur qui agit et la force qui en résulte est transmise par le haut de l'épaule et le dos dans le joug.
L'encolure basse des asiniens est, en l'occurence, un avantage et leur permet d'être attelés comme le boeuf au moyen d'un joug dit "de garrot'' 1l6 ou "de nuque". Ce type de harnachement est toujours utilisé, notamment dans les régions arides ou tropicales, par les bovidés auxquels il est mieux adapté qu'aux équidés 1l7; le système est reconnu comme simple et économique 118.
l08 H. Polge, Technique et promotions, pp. 10-15 et 82-85.
109 J Spruytte, op. cit. (note 13), pp. 7-15
110 G. Raepsaet, loc. cit. (note 13).
111 G. Raepsaet, op. cit. (note 13), pp. 173 et 175, fig. 4. 112 Nø 16
113 Nø 21-34. Le cas du relief de Langres (nø 36) est plus complexe. Les attitudes sont relevees, sous un joug de type particulier. Ce sont incontestablement des chevaux.
114 L'encolure horizontale existe également chez le limonier, sans que ce soit considéré comme une défectuosité: J. Marcq e. a., op. cit. (note 29), p. 106.
115 ID. p. 101.
116 Lefébvre des Noëttes, op. cit. (note 2), p. 87 et fig. 176; voir cependant supra note 114.
117 Techniques rurales (note 73), pp. 83-87.
118 H. J. Hopfen, L'outiDage agricole pour les régions arides et tropicales, Rome, 1970 (Collection FAO), pp. 23-25. Le joug de nuque y est considéré comme mal adapté aux chevaux dont le garrot est faible. H. J. Hopfen note également que le rendement des petits animaux est meilleur parce que leur axe de traction est plus bas: "Plus l'angle formé entre cet axe et la ligne de sol est aigu, moins il hut d'énergie à l'animal pour déplacer le matériel tracté" (op. cit., p. 11). Cela peut expliquer l'efficacité au trait des petits équidés rencontrés en Trévirie (nø 4-5-6).
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L'effort de traction demandé se mesure expérimentalement au dynamomètre et se chiffre en newton (N)119. Un calcul théorique sur modèle est plus difficile, étant donné que le coefficient de tirage dû à l'ensemble des résistances du véhicule, le poids de celui-ci, l'angle et la direction des reprises dans le timon ou les brancards ne peuvent être définis que très approximativement, mais mérite cependant d' ê tre tenté en prena nt pour ba se les vale urs supérie ure s de l' é valua tion des données chiffrées, de façon à ne tolérer l'erreur que par excès (surévaluation de l'effort demandé) 120. Compte tenu d'un coefficient de traction pour bandage de fer sur sol dur de 1600 N par tonne de véhicule et l'évaluation du poids total du chaAot de Langres à quelque 1500 kg, l'effort de traction demandé est d'un peu plus de 2400 N, soit à la reprise dans le timon (en considérant que l'angle de celui-ci avec l'horizontale est de 12ø), environ 2450 N, ou 1225 N par cheval. Dans le cas du véhicule à brancards d'Igel (400 à 500 kg en charge) l2l, l'effort de traction pour le limonier serait de l'ordre de 650 à 800 N, ou de 700 à 860 N au départ des brancards, mais une partie du travail est effectuée par le cheval extérieur.
Pour référence et comparaison, l'effort instantané moyen d'un cheval est de 4250 N l22. On considère qu'en terrain forestier (qui est particulièrement difficile), on peut exiger d'un cheval un effort de plus de 3000 N 123. En palier, sur sol plat et dur, l'effort demandé à une paire de boeufs tirant une charrette de 1250 kg est de 125 N, mais peut monter à 1250 N sur sol meuble et humide l24. Sur sol égal, avec une pente de 0,10 m par mètre, on arrive à 1370 N. Au niveau de l'effort maximum instantané (par exemple lors du démarrage, au moment du "coup de collier"), le cheval est le seul tractionneur qui puisse atteindre ou même dépasser le double de son poids. Cela signifie qu'un cheval de 500 kg (donc de poids moyen) peut atteindre 10 000 N 125. L'effort demandé au timonier de Langres(+ 1225 N) est donc quatre fois inférieur à sa capacité d'effort instantané moyen et approximativement (si nous lui attribuons un poids de 500 kg) plus de dix fois inférieur à sa capacité d'effort maximum. Le brancardier d'Igel travaille à un niveau d'effort encore nettement moindre.
2. L'association véhicule à deux roues - brancards - jouguet - collier (Pll. D; G; E,a-c; F,b)
L'encolure du tractionneur est relevée, parfois au point que certains y ont vu une expression de la gêne ou de la souffrance du cheval 126. On ne peut guère nier la pression qui s'opère d'avant en arrière sur la "gorge", mais celle-ci n'est que partielle et répartie en réalité dans l'ensemble de la surface de contact du collier. Le type de véhicule utilisé et l'équilibre du système n'imposent, par ailleurs, qu'un effort de traction limité par rapport à la capacité réelle du cheval 127. D'autre part, il ne faut pas exagérer la faiblesse anatomique de l'encolure. Si la "gorge"
119 Unité de force (N) correspondant à une accélération de 1 m/sec communiquee à une masse de 1 kg.
120 Calculs effectués au Département du Génie rural de l'Université Catholique de Louvain (Prof. Dr. P. AbeelsAss. M. Baudewijns).
121 Cf. infra.
122 Un âne: 2150 N; une paire de boeufs: + 5000 N (cf. Techniques rurales, note 73, p. 48).
123 A. Andersson, Aktuelle Gesichtspunkte zur Geraetefrage bei der Rueckearbeit mit Pferde, Filipstad, vers 1960 (Mitteilung n. 5 von der Wermlaendischen Gesellschaft fuer Forstliche Arbeitsstudien, VSA, Filipstad, Schweden), 9 p. - Egalement H. J. Hopfen, op. cit. (note 118), p. 12.
124. Techniques rurales (note 73), pp. 232-233.
125 ID., p. 46.
126 Lefebvre des Noettes, op. cit. (note 2), p. 162.
127 Cf. supra. Sur le rôle fondamental de l'équilibre dans l'utilisation d'une charrette, voir Techniques rurales (note 73), p. 236. Un bon équilibre du véhicule, ce qui paraît être le cas du cisium, permet de neutraliser le report vertical du joug. Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 245
proprement dite ne supporte en effet pas de contrainte 128, il convient de rappeler que la fixation du collier est faite non pas à la gorge, mais à mi-hauteur de l'avant de l'encolure où une compression de la trachée n'est possible que moyennant un gros effort et celle de la carotide et de la jugulaire se révèle physiologiquement presque impossible, compte tenu du travail réellement demandé 130.
Le tractionneur est ici pratiquement toujours le cheval et non un asinien. Les raisons en sont sans doute multiples. Pour la traction d'une voiturette de voyage, légère, la rapidité du cheval est un avantage certain. Peut-être, pour ces trajets et promenades, la condition socialement valorisée du cheval intervient-elle également 131.
La présence d'un ou deux chevaux sous joug unique dans le véhicule à brancard a déjà été abordée. Rien ne permet, dans l'iconographie, d'assurer ce couplage original. Nous préférons voir, avec Joseph Mertens 132 et Paul Van Ende 133, un seul limonier et un extérieur en sous-verge relié au véhicule par un trait souple unique (Pl. F,b), visible par exemple sur le monument d'Arlon "à la borne milliaire" 134. Le rôle du cheval extérieur dans les triges gréco-romains a été bien étudié par P. Vigneron 135 qui a mis 1'accent sur leur rôle d'"excitant" vis-à-vis des chevaux sous le joug. Peut-être faut-il y voir aussi une possibilité d'aide dans les moments difficiles: démarrage, montée, terrain inégal. Ou encore utilisation en sous-verge de jeunes chevaux en dressage de trait 136.
L'attelage "en file" de Langres (nø 36) a été bien analysé également par P. Vigneron. On a adjoint, en premier rang à un véhicule tiré au timon par deux chevaux sous le joug, un second couple attaché par un trait unique au timon 137 (Pl. F,d).
Les attelages du Nord de la Gaule fonctionnaient donc dans des conditions de rendement suffisamment bonnes pour répondre à un développement économique en croissance constante pendant trois siècles et pour que l'on ait fait assurer l'essentiel des transports par des équidés. Le harnachement, pour particulier qu'il soit, n'est ni handicapant ni déficient, dans la manière dont on s'en sert et avec les charges supportées. Il est bien évident que le système a ses limites, même si celles-ci peuvent être partiellement reculées par l'utilisation de tractionneurs supplémentaires en sous-verge ou en volée. Mais vouloir fixer une limite absolue est vain et secon
128 La jugulaire d'un hamais de tête doit être libre.
129 Cf. J. Spruytte, loc. cit. (note 109).
130 Avis du Dr. G. Van Snick. - Cf. J. Marcq e. a., op. cit. (note 29), p. 101 qui montrent le rôle des muscles propulseurs de l'encolure (dont le mastoido-huméral) dans la projection en avant du membre: "Tous ces muscles agissent le plus efficacement quand l'encolure est tenue rigide, la tête immobile, quand la corde du ligament cervical est tendue; dès lors, en vue de favoriser l'action de ces muscles, le cheval qui exécute un galop rapide tout comme le limonier qui démarre un lourd véhicule, tous deux tiennent le cou raide et la tête étendue et immobile au bout de son balander". - Mais E. M. Jope, op. cit. (note 8), pp. 552-553, considère que la pression sur les veines du cou par le harnais antique doit creer des perturbations dans le système sanguin.
131 Cf. J. E. Burford, op. cit. (note 8), p. 4.
132 Sculptures romaines de Buzenol, p. 43 (à propos du nø 10).
133 M. Paul van Ende, juge d'attelage, membre de la commission d'attelage de la F.R.B.S.E. et du comité directeur de la Belgian Driving Association, a eu l'amabilité d'examiner la documentation iconographique et de nous faire part, lors de plusieurs entretiens, de ses réflexions et hypothèses.
134 Nø 2. Ce trait souple est bien visible dans le cas des triges: e. g. nø 21.
135 p, Vigneron, op. cit. (note 5), p. 121
136 On ne voit pas très bien d'ailleurs comment des brancards pourraient résister à des mouvements non synchronisés de deux chevaux sous un joug unique (notamment aux allures sautées).
137 P. Vigneron, op. cit. (note 5), p. 125.
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daire. D'abord le poids total en charge et le harnais ne sont que des éléments parmi d'autres - et pas nécessairement les plus importants - dans l'économie générale du transport routier antique. Ensuite, même au cas où le véhicule chargé ne pourrait guère dépasser les 1500 kg, il fa ut savoir qu e 1250 kg repré sentent le poids us uel normal d' une charre tte agricole en bois tirée actuellement au collier, à la bricole ou au joug 138. Enfin, tous les harnais ont leurs limites qui dépendent avant tout de l'utilisation qu'on en fait 139.
V. L'importance historique
Malgré une vision peut-être quelque peu faussée par le parti pris de "vie quotidienne" qui caractérise l'iconographie trévire, il apparaît que le charroi bénéficie, dans le Nord de la Gaule, d'un développement particulier et original ainsi que d'une avance technique intéressante 140. Une grande variété de véhicules, qui se groupent en deux catégories générales (timon et brancards), tractés à l'aide d'un collier d'encolure original par des équidés, y circulent dans des conditions techniques de rendement adaptées aux besoins économiques et commerciaux.
Le développement de la technologie rurale en Gaule'4' s'inscrit dans un contexte économique général favorable. Outre la faible extension de l'esclavage l42 et la qualité de l'artisanat protohistorique dans nos régions'43, le dynamisme du monde rural indigène dès avant l'époque romaine et durant celle-ci en est certainement la cause principale. Le Nord de la Gaule connaît
138 On considère comme charge utile raisonnable, 800 kg pour une paire de boeufs et 400 kg pour un âne: Techniques rurales (note 73), p. 236.
139 Cf. Techniques rurales (note 73), pp. 80-91.
140 On aurait tort cependant d'opposer Gaule et Méditerranée et de simplifier à l'excès le probléme de la pensce et de rapplication techniques dans le monde classique. Le refus ou l'incapacité de progrès technologique pour raison d'esclavage (clef de l'explication de Lefebvre des Noëttes, cf. supra), malgré les prises de position récentes encore de Fr. de Martino (Storia economica di Roma antica, I, Florence, 1979, pp. 497-516. - Cf. M. 1. Finley, Technical Innovation and Econornic Progress in the Ancient World, dans Econ. Hist. Rev., 18, 1965, pp. 29 15), doit être nuancé (B. Gille, op. cit. note 70, a montré clairement qu'il existe, dans l'Antiquité classique, une pensée technique et des réalisations mécaniques dont on aurait tort de sous-estimer l'importance). - K. D. White (Roman Farming, pp. 446-454; Farm Equipment, pp. 220-222) a souligné, dans son analyse des notions de progrès et de limitations de la technique rurale antique, les aspects psychologiques du phénomène, la persistance des modes traditionnels, l'absence de motivations pour la recherche d'innovations ou d'accroissement de productivité, aspects aussi importants que l'abondance de la main-d'oeuvre servile. La modération, le rendement "suffisant", comme idéal de bon fonctionnement est considéré par K. D. White comme une "basic attitude" de l'agriculture ancienne. - J. E. Burford (loc. cit. supra note 8) a, de plus, mis en évidence que le transport des charges lourdes à l'aide de bovins est une réalité indéniable dans le monde grec et romain.
141 L'originalité des harnachements n'est qu'un élément parmi de nombreux autres: vallus, plaumeratum, . . . (cf. M. Renard, op. cit. nø 10, pp. 5~54). - On peut observer un développement analogue en Pannonie: K. Sagi, Kocsiabrâzolazok Pannonia csaszarkori szepulkralis vonatkozasu kôemlékein, dans Archaeologiai Ertesitô, ser. lII, 5 - , 1911 15, pp. 214-231 = ID., Rappresentazioni del carro sui monumenti sepolcrali della Pannonia imperiale, Ibid., pp. 232-248 et pll. LXXIX-XC.
142 René Martin, Recherches sur les agronomes latins, Paris, 1971, pp. 77-80.
143 Pour l'artisanat du fer et du charronnage, on verra M. E. Mariën, Le groupe de la Haine, Bruxelles, 1961, pp. 173-178. - Die Kelten in Mitteleuropa, Salzbourg, 1980, pp. 129-130 et 145-146. - J. Werner, Keltisches Pferdegeschirr der Spatlateneæit, dans Spates Keltentum zwischen Rom und Germanien, Munich, 1979, pp. 54~67. - L. Tarr, op. cit. (note 12), p. 129. - Voir également Die Halstatt-Kultur. Fruhform europaischer Einheit, Steyr, 1980, pp. 54 66. -M. E. Mariën, Trouvailles du Champ d'Urnes etdesTombelles halstattiennes de Court-Saint-Etienne, Bruxelles, 1958, pp. 256-261 et 237, fig. 46. Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 247
une prospérité matérielle remarquable, en particulier aux IIe et IIIe siècles, grâce notamment à la commercialisation des surplus agricoles et de divers produits d'artisanat qui a imposé un développement des moyens de transport 144. A cet égard, le transport par route, malgré le coût désavantageux qu'on lui attribue 145, a joué un rôle considérable dans le trafic commercial. Nous avons montré ailleurs, à propo s de s circuits de distribution de s céramiques , produits fra giles par nature, que les voies terrestres avaient autant d'importance que le réseau fluvial 146. La qualité du charroi et son efficacité étaient suffisantes pour répondre à la demande et pour constituer un des éléments de la réussite économique de la Gaule romaine. L'utilisation, à cet effet, de la traction chevaline en est, par ailleurs, un des aspects les plus originaux 147.
Si nous tentons d'inscrire ces aspects du transport antique dans l'évolution générale de l'attelage, il convient de remarquer que l'histoire n' en e s t pa s faite d' une progression linéaire et généralisée, ou de grandes phases que l'on qualifiera tantôt de déficiente, tantôt de stagnante ou encore de novatrice, selon la perspective dans laquelle on se place. Entre l'invention de l'essieu et celle du roulement à billes, il y a plusieurs millénaires de tâtonnements, de progrès, d'échecs ou de reculs, de mises au point dans lesquels il serait vain de vouloir à tout prix accorder l'avantage du "progrès décisif" au collier d'épaule plutôt qu'à la roue folle, au palonnier plutôt qu'à l'avant-train mobile, à l'angle d'écuanteur plutôt qu'au frein à tringles, au cerceau de rotation plutôt qu'à l'embattage ...148.
144 Sur la dynamique du développement en Gaule Belgique: G. Raepsaet, Gallia Belgica, dans Indigenismo y
Romanizacion en las areas marginales del imperio romano. Colloque tenu à Santander et Oviedo du 3 au 9
juillet 1981 (à paraitre).
145 Voir R. Duncan-Jones, The Economy of the Roman Empire, Cambridge, 1974, pp. 366 369, notamment.
146 G. Raepsaet, L'organisation du commerce de la céramique sigillée en Gaule Belgique et en Germanie inférieure, dans Aufstieg und Niedergang der roemischen Welt, Il, 11 (à paraitre).
147 Le rôle particulier du cheval en Gaule mérite, à cet égard, également d'être souligné. Le cheval semble bénéficier, dans le monde méditerranéen, de la dévalorisation du travail manuel et du travail lourd caractéristique de la mentalité antique: "Jamais le cheval antique n'est livré aux travaux agricoles; il ne tire ni araire, ni chariot, ni tombereau, non parce que le système d'attelage, lui pressant la gorge, I'empêcherait de respirer, mais parce qu'il n'y a rien de servile en lui; il est au contraire plus qu'un homme, puisqu'il a un caractère divin" (E. Delebecque, Le cheval dans l'Iliade, Paris, 1951, p. 244). C'est un animal de prestige dont la morphologie est apparemment moins adaptée au travail lourd en contexte méditerranéen que celle des asiniens. Même en dehors du problème du terrain, le cheval n'a pas que des avantages par rapport aux autres animaux de trait. Il est assez fragile, coûteux à l'achat et à l'entretien, se fatigue assez vite au travail; son harnachement est onéreux (Techniques rurales, note 73, pp. 25-28). En fait, mis à part l'aspect "prestige" qui s'attache à sa personne, le cheval ne devient économiquement rentable que dans une agriculture qui atteint elle-même un seuil suffisant de rendement, où la rapidité - atout majeur du cheval - du travail et du transport commercial permet de récupérer l'investissement que représentent l`acquisition et l'entretien de ce tractionneur. La polémique sur les avantages et inconvénients du cheval par rapport au boeuf existe toujours au XIXe siècle, où la préférence va au cheval là "où les agriculteurs sont dans l'aisance" et "paient un gros fermage" (Maison rustique, IV, pp. 431-444). P. Lindemans s'interroge sur le choix du cheval dans les provinces du Nord, comme animal de trait, malgré les nombreuses qualités du boeuf et y voit le résultat de l'influence d'une longue tradition remontant à l'Antiquité (op. cit. note 54, pp. 334-336).
148 La rationalité et l'efficacité maximale de rendement n'est, d'ailleurs, pas nscessairement le bon critère dans l'appréciation du fonctionnement des attelages anciens. D'autres éléments, parfois irrationnels, interviennent et font que le "progrès" n'est pas toujours adopté: la force de la tradition, par exemple. La notion de progrès est elle-même parfois fluctuante et les opinions peuvent diverger sur la validité d'un système technique. Les ingénieurs du Génie rural ont souligné, dans leurs travaux, les avantages du joug double articulé sur le joug double ordinaire (Larousse agricole, II, pp. 11 15). Pourtant, dans les régions accidentées d'Auvergne,
on utilise toujours actuellement le joug traditionnel. L'adaptation d'un système dépend souvent aussi de "I'idée qu'on s'en hit" et de modes. La stabulation libre, le veau au pis et les saillies libres au pré à la mode aujourd'hui sont des pratiques ancestrales, naguère rejetées pour non-rentabilité.
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Georges Raepsaet
L'Antiquité gréco -romaine, pa s plus que le Moyen Age o u l' époque mo derne , n ' e s t elle- même unitaire: la roue grecque est souvent montée sur rais en croisillons 149; la roue gallo-romaine a jusqu'à douze rais en étoile. Le joug gréco-romain est souvent dorsal; le joug trévire est posé en avant du garrot. Le brancard trévire est associé à un véhicule à deux roues; le chariot d'Ostie combine limons et quatre roues. La mola machinaria du sarcophage du Vatican 150, de même que celle de Narbonne 151, sont actionnées au moyen de traits souples. Le chariot du relief d'Ephèse conservé au British Museum 152 a quatre roues pleines, mais une traction au timon par un collier massif posé bas sur l'encolure.
De même, I'adoption du collier d'épaule avec traits souples et palonnier 153 ne s'impose pas non plus d'emblée comme le système unique de traction dans nos régions au Moyen Age 154.
Dans l'état actuel de la recherche, - comme cela vient d'être démontré également à propos du gouvernail d'étambot et de la "faiblesse" de la navigation antique 155 - la "théorie" de Lefebvre des Noëttes ne peut plus être retenue, ni dans ses fondements, ni dans ses implications socioéconomiques. I1 n'est pas raisonnable de parler de "déficience" à propos du transport routier - et maritime - qui, là où le contexte économique et l'infrastructure l'y invitaient, a connu une ampleur certaine et répondu aux besoins de ses utilisateurs. Les formes d'"industrialisation" connues en Gaule, tels les centres de production de sigillée ou la meunerie de Barbegal, sont tributaires de l'efficacité des transports. Si ces exemples ne semblent pas s'être multipliés, la cause ne peut en être recherchée dans l'inaptitude du charroi à supporter une charge suffisante.
I1 est vain, par ailleurs, de vouloir à tout prix établir des clivages absolus entre des techniques jugées valables ou non. La validité n'est jamais absolue. Un harnachement a toujours ses limites, même si, au niveau de la charge utile, celles-ci ont des seuils différents. Le collier
149 L. Tarr, op. cit. (note 12), p. 118.
150 K. D. White, Roman Farrning, pl. 79; P. Vigneron, op. cit. (note 5), pl. 71.
151 Espérandieu, IX, 6903.
152 L. Tarr, op. cit. (note 12), nø 190.
153 Apparaît peut-être au Xe siède; deviendrait usuel au XIIe: E. M. Jope, op. cit. (note 8), pp. 553-554. - Cf. A. Verhulst, dans A. Verhulst et G. Bublot, L'Agriculture en Belgique, Bruxelles, 1980, p. 7.
154 La représentahon d'une herse au travail au XIVe siècle (A. Verhulst, op. cit., note 153, p. 6) montre un collier placé à mi-hauteur de l'encolure. Sur le psautier de Luttrell, au XIVe siècle également, les brancards sont attachés directement au collier du premier trachonneur et les autres sont figurés en tandem avec traits souples reliant les colliers entre eux (L. Tarr, op. cit., note 12, fig. 211). Le harnachement du char représenté sur le psautier de Stuttgart (ID., fig. 207) est une bricole écourtée de type gréco-romain et les vignettes d'un manuscrit du Xe siècle (ID., fig. 208 209) représentent des trachons très proches de la voiturette à brancards trévire. A la fin du Moyen Age, on laboure avec des boeufs couplés sous un joug de garrot (Psautier de Luttrell. Brihsh Museum MS 42 130, f. 170), alors que le joug de tête, actuellement le plus usité, est connu en Trévirie à l'époque romaine pour le même travail (Espérandieu 4092). - Une querelle a longtemps opposé partisans du joug de garrot et ceux du joug de cornes. Olivier de Serres s'est fait l'écho de la polémique qui existait déjà à l'époque romaine: op. cit. note 15, II, 2, p. 84. - Cf. M. Gorrichon, Les travaux et les jours à Rome et dans l'ancienne France, Tours, 1976, pp. 116-118. - A l'époque contemporaine, dans une aire géographique plus large, on peut voir travailler dans le Proche-Orient des chevaux avec joug double de nuque associé au collier dans de bonnes conditions d'efficacité (H. J. Hopfen, op. cit., note 118, p. 17, fig. 5) et l'agriculteur hongrois a toujours préféré la bricole pour atteler, même au labour, malgré les déficien<?PC850(156)>s reconnues généralement à celle-ci pour le travail lourd.
155 p Pomey, Comment naviguait-on dans la Méditerranée romaine?, dans L'Histoire, 36, juillet-août 1981, pp. 96-101 (cf. Lefebvre des Noëttes, De la marine antique a la marine moderne. La révoluhon du gouvernail. Contribuhon à l'étude de l'esclavage, Paris, 1932).
Attelages antiques dans le Nord de la Gaule les Systèmes de Traction par Équidés 249
d'épaule a les siennes. Il n'est pas le "levier du monde moderne"; il est un élément important et un facteur de progrès dans l'histoire de l'attelage, comme le furent avant lui, la roue, le joug, le bandage de fer, les brancards, I'avant-train-mobile, ou, après lui, le palonnier, I'embattage ou le roulement à billes.
*) traduit du français par J. Hadermann que je remercie vivement.
Quelques définitions complétant les dessins explicatifs (pl. A)
Georges Raepsaet, Université Libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, Avenue F.-D. Roosevelt 50,
B 1050 Bruessel
Avant-train rotatif (moderne): a) à chémé, lisoir et broche ouvrière, le chémé tournant sur le lisoir autour de la broche (ou cheville).
b) à cercle ou cerecau, avec chassis entièrement suspendu sur ressort et coefficient de braquage à 90ø.
Brancards: grandes pièces de bois utilisées pour atteler un cheval en l'encadrant entre deux bras ou prolonges, appelés limons. Le limonier est le cheval qu'on attelle aux limons.
Bricole: harnais de trait composé d'un bandeau (ou tablier ou blanchet) appuyant sur le poitrail, du surcou qui passe sur l'encolure en avant du garrot et des traits qui sont dans la continnation du blanchet et se relient au palonnier (H. Cazier-Charpentier)
Bride: partie du harnais prenant place sur la tête du cheval et servant à soutenir le mors. La bride se compose d'une têtière, d'un frontal, de montants, d'une muserolle, d'une sousgorge et d'un mors.
Caisse: partie de la menuiserie du véhicule aménagée pour recevoir les passagers.
Clef(s): anneaux métalliques fixés au harnais, ou au joug, ou au timon et où coulissent les guides.
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Collier: harnais de trait rigide composé d'une matelassure assurant le contact avec la base de l'encolure du cheval et appuyant sur l' épaule, et d' attelle s métalliques (ou en bois) auxquelles sont fixés les tirages.
Ecuanteur: direction oblique des rais dans une roue. L'écuanteur compense l'angle de carrossage (H. Cazier-Charpentier).
Embattage: pose à chaud d'un bandage de fer d'une seule pièce sur la jante d'une roue (J.S.).
Guides: éléments de correspondance entre la main du meneur et la bouche des chevaux, permettant de conduire un attelage (H. C.-C.)
Joug de cou (ou de garrot ou aussi casse-cou): joug double appliqué en travers du bord supérieur de l'encolure, en avant du garrot; il est muni de deux arcs de bois destinés à embrasser l'encolure des deux boeufs. Existe aussi comme joug simple.
Matelassure (ou matelassé): partie rembourrée d'un collier de harnais reposant directement sur la base de l'encolure du cheval et permettant d'assurer la traction.
Menage: conduite d'un attelage par un cocher (J. s.)
Palonnier: pièce mobile en fer ou en bois, fixée par un axe central à l'avant d'une voiture; il facilite le tirage et transforme une traction bilatérale en traction axiale. On y attache les traits.
Roue discale: à profil longitudinal plat.
écuée: à profil longitudinal conique.
folle: roue libre sur essieu fixe.
Timon: longue pièce de bois séparant deux chevaux d'un attelage en paire. Il est fixé à l'avanttrain. Les chevaux ainsi attelés sont appelés timoniers.
Tirage: effort exercé vers l'avant et dans un sens parallèle au sol par les chevaux d'un attelage a (J.S.)
Tractionneurs: chevaux d'attelage.
Trait: partie du harnais servant à la traction (H. C.-C.).
Volée (cheval ou chevaux de): cheval ou chevaux en file devant le brancardier ou chevaux en paire placés devant les timoniers (J. s.).